INCENDIES : LE VRAI – FAUX

Toutes les prévisions indiquent que le risque incendie augmente en fréquence et en intensité et va poursuivre cette progression. Nous le constatons déjà. Cette extension va se poursuivre sur le pourtour des zones habituelles, notamment dans nos massifs montagneux, et jusqu’au centre-ouest de la France d’ici la fin du siècle. Mais ce sont dans les zones déjà à risque que la fréquence et l’intensité des feux vont le plus augmenter. Le risque va s’étendre également dans le temps, pour être présent quasi toute l’année.

Bien que la culture du risque incendie soit plus présente en zone méditerranéenne, après chaque grand incendie, nous avons droit à un florilège de commentaires dans la presse et sur les réseaux sociaux, qui méritent d’être analysés calmement. Beaucoup reflètent des idées reçues formulées sous le coup de l’émotion, par simple ignorance ou à des fins de récupération politique.

C’est pourquoi nous vous proposons ce vrai-faux.

" L'ECOLO EST RESPONSABLE DE L'EMBROUSSAILLEMENT"

FAUX

C’est devenu un refrain : “l’écolo” est la source de tous nos maux. Souvent galvaudé, parfois revendiqué (par des partis politiques, par nos associations, mais aussi par des organisations de chasse, par le monde agricole…), le qualificatif d’écologiste laisse le champ libre à pas mal d’interprétations. Pratique ! Ne sommes-nous pas tous l’écolo de quelqu’un ?

Bien qu’on ne sache pas exactement qui est ciblé, la vague émotionnelle qui suit chaque incendie ramène toujours “l’écolo” sur le devant de la scène. Face à l’outrance, la caricature et au besoin de trouver des boucs émissaires, restons calmes et attachons-nous aux faits.

La fermeture du paysage (ou “embroussaillement”) a des explications historiques, politiques, économiques et sociétales profondes. Et si on en parlait ? Les obligations légales de débroussaillement (OLD) font face à de nombreuses réticences, mais de la part de qui ? Pas notre fédération. Nous promouvons une part de naturalité dans nos paysages, notamment via la libre-évolution des forêts, mais quels sont réellement les buts et les effets de cette pratique ?

Fermeture du paysage dans les CévennesLa dynamique de fermeture du paysage est un phénomène global en partie lié à des facteurs  tels que l’augmentation du CO2 et des polluants azotés atmosphériques (qui accélèrent la croissance de la végétation), mais aussi au changement climatique qui augmente l’énergie disponible et la durée des saisons de végétation, ou encore aux changements dans les régimes de perturbations, conséquence de l’évolution des systèmes agricoles.

En France, la fermeture du paysage est présente dans tout le pays, mais est beaucoup plus forte dans le sud méditerranéen. Elle y est liée de façon prépondérante à la déprise rurale, en particulier au recul du pastoralisme traditionnel. Le déclin de cette activité à des causes diverses, telles que l’intensification des productions (capitalisme), la soumission aux marchés internationaux et à leurs fluctuations (libéralisme) et les difficultés d’accès au foncier. Il en a résulté la réduction de la surface pâturée, notamment du fait de l’abandon des exploitations les moins rentables. Cette évolution a touché de plein fouet le pastoralisme extensif traditionnel, qui y maintenait les paysages ouverts depuis plusieurs millénaires. Aujourd’hui, de nouvelles menaces pèsent sur lui, comme le changement climatique, ou la spéculation foncière liée aux énergies renouvelables.

La viticulture, très présente dans nos paysages, a également connu des hauts et des bas liés au phylloxera (puceron ravageur américain), à l’évolution du cadre réglementaire, à la mécanisation, à la recherche de qualité, et plus récemment, à la concurrence internationale, au changement climatique et à la baisse de la consommation de vin. L’arrachage des vignes après les années 90, pour des raisons économiques, a entraîné un enfrichement massif des secteurs moins rentables. Après un regain dans les années 2000, nous vivons aujourd’hui une nouvelle phase d’arrachages liée essentiellement aux difficultés d’écoulement de la production et au changement climatique.

L’activité forestière a également subi d’importantes mutations, la première étant l’abandon du charbon de bois, qui faisait l’objet d’une exploitation intensive jusqu’au 19ème siècle, au profit de sources d’énergie alternatives comme le charbon minier, le pétrole puis le gaz naturel. Après le minimum forestier du 19ème siècle, d’importants efforts ont été menés pour reboiser certains massifs (comme les Cévennes ou les Corbières), victimes de l’érosion. En 150 ans, la surface forestière a été multipliée par 3 du Roussillon à la Lozère et nous sommes passés d’un paysage très ouvert à un paysage très fermé. La sylviculture méditerranéenne, peu productive en dehors du bois-énergie, a également connu un déclin très fort dans de nombreux secteurs pour les mêmes raisons économiques de fond (déprise, course à la rentabilité, concurrence accrue…). L’embroussaillement des forêts a pu être également favorisé par l’avènement de la sylviculture administrée, qui a exclu le sylvopastoralisme traditionnel (pâturage traditionnel en forêt) de vastes secteurs pour protéger la régénération forestière.

Si la dynamique d’embroussaillement est réelle, elle n’est pas la seule cause de l’augmentation du risque d’incendie. L’extension de l’urbanisation dans les zones à risque est également une cause majeure de son augmentation et sa gestion doit être nettement différenciée selon qu’on est proche ou éloigné des habitations.

Maison brûlée non débroussaillée dans l'AudeQuatre feux de forêt sur cinq démarrent à moins de 50 mètres des habitations et 90% des maisons détruites se situent sur des terrains pas ou mal débroussaillés. Les Obligations Légales de Débroussaillement (OLD) consistent à réduire la masse de végétation combustible dans cette zone de 50 mètres (cas général) autour des habitations et infrastructures pour prévenir les incendies de forêt, avec des règles qui peuvent varier légèrement d’un département ou d’une zone à une autre selon le niveau de risque et la nature de la végétation (voir les arrêtés OLD de l’Aude, du Gard, de l’Hérault, des Pyrénées-Orientales et de la Lozère). Les OLD consistent à créer des discontinuités verticales et horizontales pour limiter la propagation du feu de la forêt vers les habitations ou inversement, des habitations vers la forêt.

Si nous constatons la réticence de nombreuses personnes à appliquer les OLD autour de leurs maisons, pour des raisons essentiellement paysagères, parfois de confort thermique, parfois par préoccupation pour la biodiversité, faire de tous ces gens des “écolos” est un énorme raccourci, car en augmentant le risque, l’intensité et la propagation des incendies, le refus des OLD n’a rien d’écolo. Il faut ajouter le coût financier de l’opération, qui peut être très élevé et rédhibitoire pour les personnes à revenus modestes.

Quoi qu’il en soit notre fédération ne remet pas en cause le bien-fondé des OLD, et n’encourage jamais les gens (qui sont nombreux à nous solliciter pour savoir comment y échapper) à ne pas les appliquer. Bien au contraire, nous sensibilisons la population sur les risques pour sa sécurité, et sur la responsabilité de chacun vis-à-vis de son environnement, humain et non-humain, en cas d’incendie.

Nous ne nous interdisons pas cependant de discuter des modalités des OLD avec les autorités, dans les lieux adéquats, notamment pour : la prise en compte de certains enjeux naturels comme les espèces rares et protégées ; pour la bonne compréhension des mesures ; pour éviter qu’elles ne soient contre-productives (par exemple la séparation des houppiers dans le chêne vert peut fait exploser le sous-étage) ; ou pour alerter sur les risques de dérives (déboisements au prétexte d’OLD, brûlages incontrôlés, généralisation des OLD dans des secteurs inhabités, discours hygiénistes sur la forêt, etc). Notre plaidoyer à ce sujet se base sur les recommandations de la communauté scientifique.

Pour en savoir plus sur la prise en compte des espèces et espaces protégés dans les OLD, voir l’avis du Conseil Scientifique Régional pour la Protection de la Nature (CSRPN) d’Occitanie de 2025.

Hêtraie en libre évolution - massif des Albères ©RaphaëlFourauDu fait de la surexploitation forestière jusqu’au 18ème siècle, la forêt méditerranéenne française a pour caractéristique d’être jeune, dense et avec une forte mortalité par compétition. Les vieilles forêts, ayant atteint leur pleine maturité, y sont extrêmement rares et dans bien des cas, on ne sait pas à quoi elles pourraient ressembler. Or, les lambeaux de vieilles forêts connus présentent une très grande diversité biologique, liée à la présence de très gros bois et de quantités de bois mort, mais également à leur stabilité dans le temps, à leur hétérogénéité structurelle et à leur diversité d’essences.

Si de nombreuses forêts méditerranéennes qui ne sont plus exploitées peuvent être considérées comme “en état de libre-évolution”, le fait qu’un espace forestier soit à l’abandon ne garantit aucunement que cette situation soit suffisamment pérenne pour que ces forêts atteignent leur pleine maturité. Le risque de voir des reprises d’exploitation est d’autant plus actuel avec l’augmentation de la demande en bois-énergie et en bois d’industrie, qui s’accommode de bois de piètre qualité et qui contribue à la sortie de l’ère du pétrole.

C’est pourquoi nous entendons plutôt par “libre-évolution” des parcelles forestières gérées dans un objectif délibéré de libre-évolution avec des garanties de protection sur le très long terme. Cela passe par l’acquisition et la gestion conservatoire, qui n’est pas une situation d’abandon. Loin de vouloir remplacer l’exploitation forestière par la libre-évolution, nos associations militent pour qu’au côté de l’exploitation forestière, nécessaire pour la production de matériaux renouvelables, une part des forêts soit autorisée à atteindre le stade de pleine maturité, et donc non exploitée. Il s’agit la plupart du temps de forêts/parcelles de moindre valeur économique, peu accessibles, localisées loin des espaces habités. La surface actuelle de telles forêts est anecdotique au regard des surfaces exploitées ou potentiellement exploitables.

Les actions de promotion de la libre évolution sont souvent mal comprises par une partie de la population qui reste convaincue que la forêt “doit être propre”, débarrassée des arbres sénescents et du bois mort, ou que l’intervention humaine est indispensable à la forêt. Ces discours sont éculés. Si la sylviculture est effectivement indispensable pour espérer une production significative de bois de qualité, les écosystèmes forestiers sont évidemment capables de vivre sans intervention humaine. Même dans les forêts exploitées, la sylviculture moderne proscrit les pratiques hygiénistes comme le nettoyage des bois morts qui appauvrit les sols et réduit la biodiversité indispensable à l’équilibre de l’écosystème. Aujourd’hui, la plupart des forestiers ont bien compris que la sylviculture ne doit pas se faire contre la nature mais avec elle, et qu’il est utile de conserver des ilôts de vieillissement.

Concernant le risque incendie, il n’est pas prouvé que les forêts en libre évolution brûleraient plus que les forêts exploitées. Au contraire, on observe que les grands incendies ont souvent lieu dans des peuplements jeunes, très homogènes, réguliers, voire plantés (comme les Landes), où le feu se propage plus rapidement que dans des forêts hétérogènes en termes de structure et d’essences. Les arbres âgés sont également plus tolérants au feu, du fait de l’épaisseur de leur écorce, de leur hauteur et de la privation de lumière à leur aplomb qui réduit le sous-étage. La présence de bois mort dispersé au sol n’est pas non plus nécessairement associée à un risque accru d’incendie, car il est le plus souvent en voie de décomposition. Enfin, la résilience (capacité à se régénérer après feu) d’une forêt en libre évolution est supérieure car son hétérogénéité et sa diversité augmentent les chances de cicatrisation après perturbation.

Bien entendu, les considérations propres à la libre-évolution sont incompatibles avec les Obligations Légales de Débroussaillement, ce qui signifie qu’il ne peut y avoir de gestion en libre évolution à proximité immédiate d’habitations en zone à risque d’incendie. Avoir des forêts naturelles ou y habiter, il faut choisir.

Pour en savoir +

" LES CULTURES JOUENT LE RÔLE DE COUPE-FEU "

À NUANCER

La continuité du couvert forestier est une vulnérabilité, c’est pourquoi les coupe-feux sont utiles dans le paysage pour faciliter la lutte contre les incendies. Les activités agricoles sont bénéfiques à ce titre mais les cultures n’arrêtent pas forcément le feu. Elles peuvent le ralentir et réduire son intensité, et rendre plus aisée l’intervention des secours. Leur effet coupe-feu doit cependant être relativisé selon le type de culture, son niveau de maturité (un champ de paille s’embrase à la moindre étincelle et brûle très vite), et son mode de conduite. Par ailleurs, les espaces agricoles ne peuvent jouer leur rôle de coupe-feu que si la plus grande prudence est de mise lors des travaux agricoles, des feux étant régulièrement provoqués par l’utilisation de machines. Lorsqu’il n’existe pas de coupe-feux suffisants dans un paysage habité, il peut être nécessaire de créer et d’entretenir des coupe-feux dits DFCI (Défense des Forêts Contre les Incendies).

Vigne enherbée ©RaphaëlFourauL’effet coupe-feu des vignes est sans conteste supérieur lorsque le sol est dénudé. De là à plébisciter l’agrochimie en zone à risque d’incendie, il n’y a qu’un pas que certains franchissent allègrement après chaque incendie. Faut-il pour autant réduire la réflexion à un choix entre pesticides et risque incendie ? Ne soyons pas dupes : les herbicides ne sont pas un remède miracle, et peuvent même dessécher prématurément la strate herbacée, qui devient plus inflammable. Mais surtout le risque incendie n’efface pas les autres risques liés aux pesticides : pour la santé, pour l’environnement, pour la fertilité des sols…

Les incendies générant une forte émotion, ils sont susceptibles d’être instrumentalisés pour porter les revendications habituelles de l’agro-industrie : suppression des normes environnementales et de santé publique, comme les zones de non traitement près des milieux sensibles (habitations, cours d’eau), plus de subventions à la filière, plus d’accès à l’irrigation, suppression des haies, ou attaques idéologiques contre les pratiques agroécologiques.

A ce titre, l’enherbement maîtrisé des vignes, de plus en plus pratiqué en agroécologie, pose un cas de conscience car il peut réduire l’effet coupe-feu, comparé à un sol dénudé. Mais dans les faits, on constate que les vignes “enherbées” accusées par certains pompiers de propager les incendies sont parfois en réalité des vignes abandonnées. L’enherbement des vignes n’a rien à voir avec un abandon, c’est une pratique de gestion qui implique un entretien rigoureux. Elle doit être encouragée car elle est plus favorable à la vie des sols et donc à leur fertilité naturelle, ainsi qu’à leur capacité de rétention d’eau, en plus de permettre une réduction voire un abandon du recours aux herbicides. Pour FNE OCMED, troquer le risque d’incendie pour le risque de cancer, de pollution de l’eau et de destruction du vivant par voie chimique n’est pas raisonnable. Plaider pour le désherbage chimique ou la réautorisation de pesticides interdits au nom de la limitation du risque d’incendie relève au mieux de l’ignorance, au pire d’une instrumentalisation des drames que sont les incendies en faveur d’un plaidoyer pour l’agrochimie. Quoi qu’il en soit ce n’est pas une solution soutenable. Un désert empoisonné ne brûle pas, mais avons-nous envie d’y vivre ?

Pour permettre l’enherbement des vignes sans augmenter le risque d’incendie, des mesures d’entretien rigoureuses doivent être mises en œuvre comme le fauchage et le désherbage (mécanique de préférence) à certaines périodes de l’année. Par ailleurs, les mesures de précaution liées à l’emploi de machines doivent être renforcées. Enfin un autre enjeu essentiel est la réintégration du pastoralisme dans nos paysages agricoles

Troupeau de moutonsParadoxalement, la question du pastoralisme est la plupart du temps passée sous silence par ceux qui, après chaque incendie, militent pour l’extension des vignes désherbées au glyphosate, alors que l’élevage extensif a un gros potentiel pour gérer le risque incendie en zone méditerranéenne.

La question se pose particulièrement pour les friches agricoles, mais également dans les zones forestières. C’est pourquoi la Confédération Paysanne de l’Aude a publié une tribune, que nous avons soutenue, demandant à l’Office National des Forêts (ONF) de bien vouloir ouvrir ses forêts au sylvopastoralisme de manière encadrée et raisonnée.

Le rôle majeur du monde agricole dans la prévention des incendies ne fait aucun débat car il gère 48% du territoire en Occitanie. Nous pensons que ce rôle pourrait être encore amélioré, mais peut-être pas dans la direction de toujours plus de viticulture intensive, moins de haies, moins de friches et plus d’herbicides. Nous pensons que la voie agroécologique est plus en phase avec les enjeux de notre siècle et nous la défendons.

Enfin, à l’heure où certains suggèrent la suppression pure et simple des forêts, il faut rappeler que le maintien d’un couvert végétal est un enjeu crucial pour les sols soumis à l’érosion, mais également pour réduire le risque d’inondation, favoriser la rétention de l’eau dans les sols, et conserver leur fertilité. C’est pourquoi la restauration des forêts brûlées (et non leur conversion en vignes) est un enjeu majeur après incendie.

On ne peut pas vivre dans un désert, et personne ne le souhaite, que ce soit pour son cadre de vie, pour l’économie touristique, pour le climat ou pour la diversité du vivant. Nous devons trouver des solutions équilibrées, au sein desquelles le pastoralisme pourrait avoir un rôle beaucoup plus grand à jouer.

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" IL FAUT SE DÉBARRASSER DES RÉSINEUX "

À NUANCER

Les résineux sont considérés comme globalement plus combustibles que les essences caducifoliées, surtout en milieu méditerranéen, mais cette généralité n’est pas absolue et dépend de nombreux facteurs. Certains résineux sont très recherchés pour leur croissance rapide, leur rectitude et les propriétés de leur bois qui en font un matériau renouvelable économique et facile à industrialiser, surtout pour la construction. Dans une grande partie de la France, ils ont été abondamment plantés, comme le pin maritime dans les Landes, le Douglas dans le Morvan, le pin noir sur les grands causses… Si l’on souhaite réduire le risque d’incendie, il convient de limiter les conversions de forêts feuillues en nouvelles plantations résineuses, et de faire évoluer la sylviculture dans les plantations existantes, pour obtenir des peuplements moins homogènes et prévenir le risque d’incendie. Néanmoins, certaines essences résineuses sont largement présentes naturellement en zone méditerranéenne, où elles ont toute leur place, et la priorité doit être de comprendre leur écologie pour mieux gérer le risque d’incendie. Nous vous proposons un focus sur trois d’entre elles, mais cette liste n’est pas exhaustive.

Pin d'AlepDans le bassin méditerranéen, dont il est natif, le pin d’Alep est largement accusé d’être une essence facilitatrice du feu car très combustible et envahissante. Pourtant il n’est généralement pas planté en France. Il occupe une niche écologique qui lui est favorable : c’est une essence pionnière, capable de recoloniser les terrains calcaires les plus difficiles, exceptionnellement résistante à la chaleur et à la sécheresse. La déprise pastorale et les friches agricoles le favorisent, ainsi que les incendies. Sa surface a été multipliée par 4 à 5 en 150 ans et certains modèles bioclimatiques envisagent l’extension de son aire potentielle à toute la France à la fin du siècle. Bien que très combustible et facilement détruit par le feu, il compense cette vulnérabilité par une régénération très dynamique après feu, alors qu’il se régénère peu sous lui-même en temps normal. Le pin d’Alep dispose en effet d’une adaptation au feu avec deux types de cônes : des cônes qui s’ouvrent normalement quand ils sèchent, et d’autres, dits “sérotineux”, qui restent fermés, scellés par une gangue de résine qui ne fond que sous l’effet du feu, libérant alors des quantités de graines en dormance au moment où le boisement est détruit.

Bien que mal aimée, cette essence pionnière a un rôle transitoire à jouer par sa capacité à recréer rapidement un couvert forestier dans des zones très dégradées, protégeant les sols. En recréant une ambiance forestière, le pin d’Alep prépare le terrain pour d’autres essences feuillues comme les chênes (verts, puis blancs) qui peuvent le remplacer et qui sont moins combustibles. Mais ce remplacement du pin d’Alep par un stade forestier plus mature ne peut avoir lieu que si la récurrence des incendies n’est pas trop forte. Dans le cas contraire, la pinède peut se renouveler au gré des incendies, et avec elle, le risque d’incendie.

Si le pin d’Alep doit être limité drastiquement dans le cadre des OLD autour des zones habitées sensibles (élagage, mise à distance les uns des autres, suppression…), il est important de comprendre que les forêts de pins d’Alep évoluent naturellement vers une moindre inflammabilité, à condition de rompre le cercle vicieux de l’incendie. D’où l’importance des efforts investis dans la prévention des incendies dans les secteurs à pin d’Alep, mais aussi, l’importance des réflexions sur la sylviculture préventive et la valorisation de cette essence, qui permettraient grâce au revenu généré d’envisager une gestion plus active du risque par les gestionnaires forestiers, tout en intervenant pour accélérer la diversification des essences.

Pour en savoir +

Pins maritimes atlantique et des Corbières côte à côteLe Pin maritime, connu comme le “pin des Landes” couvre près d’un million d’hectares dans le sud-ouest où sa monoculture structure aussi bien le paysage que l’économie. Dans cette région, les grands incendies de 2022 ont conduit forestiers et chercheurs à s’interroger sur les erreurs à ne plus reproduire.

Mais le Pin maritime est aussi très présent en Cévennes, sur sols acides (non-calcaires), où il a mauvaise réputation. Pourtant, si on prend le temps de s’y arrêter, son histoire est bien plus nuancée. Au 19e siècle, l’industrie minière a introduit le Pin maritime landais dans les vallées cévenoles pour un usage bien précis : étayer les galeries minières. Il était apprécié car il craquait avant de rompre, avertissant les mineurs d’un éboulement imminent. Quand les mines ont fermé, l’arbre est resté.

Aujourd’hui, il est souvent désigné comme la première cause du risque incendie. Pourtant, il a simplement occupé les espaces que l’Homme a abandonnés suite à la déprise agricole. Ce que l’on oublie souvent, c’est le travail qu’il a accomplit discrètement : sur des sols pauvres, il s’installe là où d’autres essences forestières ont du mal à s’installer ; comme le Pin d’Alep, il recrée une ambiance forestière, et prépare le terrain pour des essences feuillues moins combustibles.

Alors oui, des peuplements denses et non gérés de Pin maritime augmentent le risque incendie. Néanmoins la bonne stratégie n’est pas forcément son éradication, mais plutôt une gestion active et différenciée, c’est-à-dire adaptée aux caractéristiques de cette essence et aux conditions locales. Des initiatives sont en cours en Cévennes : son bois intéresse la construction locale et sa résine (récoltée par gemmage et contenant des huiles essentielles) ouvre des pistes sérieuses sur des débouchés en cosmétique et aromathérapie. Gérer et valoriser le Pin maritime, c’est aussi réduire le risque incendie.

Mais le pin maritime venu des Landes n’est pas le seul pin maritime présent sur notre territoire. Dans les Corbières, on rencontre son proche cousin autochtone : le Pin maritime des Corbières. Souvent tortueux, il est plus dynamique que son cousin atlantique sur ces sols très pauvres et subissant des conditions climatiques extrêmes. Cette variété endémique a également pour avantage de mieux se régénérer, localement, sans assistance du forestier. S’il est moins valorisable pour son bois, le pin maritime des Corbières est plus adapté dans l’objectif de maintien d’un couvert forestier dans ces zones très arides, dans un objectif de protection des sols contre l’érosion et de protection contre les inondations.

Pour en savoir + :

Pin de Salzmann

Le Pin de Salzmann, aussi appelé “le pin des Cévennes”, est une variété endémique de pin noir présente depuis 2.5 millions d’années en France, comme à Saint-Guilhem-le-Désert, Carlencas, Bessèges, Mialet, dans les gorges du Tarn et le Conflent. Il s’accroche sur les pentes rocailleuses et les falaises, stabilisant ainsi les sols. Sa résistance à la sécheresse en fait une ressource génétique précieuse pour les forêts de demain face au changement climatique.

Contrairement aux idées reçues, le Pin de Salzamann n’est pas responsable du risque incendie. Il en est la victime car il n’est pas adapté au feu. En effet, ses graines sont peu nombreuses et longues à germer, bien moins efficaces que celles du Pin maritime ou du Pin d’Alep pour recoloniser une zone brûlée. En outre, le passage du feu ravage les graines, y compris celles présentes dans le sol. A cette menace s’ajoute celle de l’hybridation avec les autres pins noirs introduits (Pin noir d’Autriche, Pin laricio) qui risquent de diluer son patrimoine génétique unique, forgé au fil de millions d’années d’adaptation.

Essence forestière la plus rare de France, le Pin de Salzmann est aujourd’hui menacé, et fait l’objet d’efforts de conservation : sites Natura 2000, programmes génétiques conduits par l’INRAE, replantations après incendie… Des périmètres de protection interdisent désormais toute plantation de pins noirs introduits à moins d’un kilomètre des peuplements autochtones identifiés. Le Pin de Salzmann est un patrimoine  à part entière, dont la survie dépend de la maîtrise du feu, du contrôle des hybridations, de la gestion de la concurrence et d’une attention collective soutenue à l’échelle du territoire. L’enjeu n’est donc pas de le couper pour réduire le risque, mais de réduire le risque pour le préserver.

Pour en savoir +

" LES INCENDIES SONT NATURELS DONC C'EST PAS GRAVE "

FAUX

Le feu fait partie de l’écosystème méditerranéen. Les communautés animales et végétales y sont adaptées et sur le long terme, à l’échelle d’un paysage naturel, le feu introduit des perturbations qui peuvent être globalement bénéfiques à la biodiversité d’un territoire en créant de l’hétérogénéité. Ce constat scientifique, vrai mais partiel, peut conduire à un relativisme exagéré sur l’impact des feux sur nos écosystèmes.

En effet les incendies actuels sont largement liés aux activités humaines et au changement climatique. Si certains milieux résistent au feu, l’intensification des incendies menace durablement la biodiversité, les sols et les forêts, ainsi que la population.

Feu périurbainAu cours des 8 derniers millénaires, l’essor de l’agriculture a fortement transformé les paysages méditerranéens. L’emploi massif du feu par l’homme comme outil agronomique et pastoral s’est superposé au régime naturel de feu et a intensifié le processus de sélection des communautés végétales résistantes. Aujourd’hui, les principales causes des incendies ont évolué, avec la densification de la présence humaine, les modifications du paysage, et le changement climatique, mais le régime des feux n’a fait que s’intensifier. Même si le feu fait partie de l’écosystème méditerranéen depuis longtemps, son caractère “naturel” est donc très discutable, étant largement le fruit des actions humaines. D’après l’observatoire des forêts françaises, 90% des feux sont aujourd’hui d’origine humaine.

Repousse de la végétation après incendieLes milieux naturels méditerranéens ont une résilience (capacité à revenir à l’état initial) importante face au feu. Celle-ci a été mesurée notamment pour des communautés végétales, mais aussi pour certains groupes faunistiques comme les oiseaux. Bien que l’incendie soit un traumatisme, il a par exemple été montré dans le maquis des Albères qu’il faut environ 30 ans dans le chêne vert pour que les communautés d’oiseaux reviennent à leur état initial, les phases post-incendie étant très rapidement recolonisées par des espèces souvent plus patrimoniales que les stades forestiers (espèces plus communes).

La gravité des feux pour la biodiversité doit être appréciée différemment selon l’écologie des espèces, et leur statut de conservation. Si la plupart des oiseaux (et plus largement les espèces volantes) ont la possibilité de fuir rapidement l’incendie, c’est moins le cas des reptiles, comme les tortues (et plus largement les espèces non ou peu mobiles). Mais à l’échelle d’un paysage, à condition qu’il reste des zones refuge pour cette faune, la réouverture des habitats provoquée par le feu peut paradoxalement être favorable aux espèces menacées par la fermeture du paysage. C’est pourquoi la pratique du brûlage dirigé, strictement encadrée, fait partie des outils de gestion couramment utilisés pour la gestion conservatoire. Ainsi, faire une réponse générale quant à l’impact du feu sur la biodiversité est difficile. Le degré de rareté des espèces, l’intensité et la fréquence des incendies doivent être pris en compte. On peut néanmoins affirmer que plus un incendie est grand et intense, plus il est une menace, surtout pour les espèces déjà rares. Dans un contexte où de nombreuses espèces sont déjà menacées, la recrudescence des incendies ne peut pas être considérée comme un facteur sans conséquence sous prétexte qu’ils seraient naturels, ce qu’ils ne sont pas dans 9 cas sur 10.

Par ailleurs, la résilience des milieux naturels comporte des limites, même lorsqu’ils sont adaptés au feu. Nos écosystèmes méditerranéens ont été sélectionnés par des millénaires de cohabitation avec les activités humaines, utilisant massivement le feu, mais ils n’ont jamais connu le régime de feu actuel, et les prévisions pour le futur sont alarmantes. Lorsque la fréquence de retour du feu ou son intensité sont trop élevées, il est probable qu’on constate des dégradations sur le long terme : disparition des espèces plus sensibles, perte durable du caractère forestier, dégradation des sols etc. Ces dégradations peuvent provoquer des basculement d’un type d’écosystème à un autre plus dégradé, sans retour possible. S’il est nécessaire de ne pas diaboliser le feu qui peut, dans certaines conditions et à petite dose, avoir des effets bénéfiques pour la biodiversité, il est également nécessaire de nuancer la capacité des écosystèmes méditerranéens à revenir à leur état initial, dans un contexte où le régime des feux s’intensifie bien au delà de ce que les écosystèmes ont connu au cours des derniers millénaires.

Pour en savoir +

" ÇA A BRULÉ DONC PLEIN D'AMÉNAGEURS VONT VOULOIR FAIRE DES PARCS PHOTOVOLTAÏQUES ! "

VRAI

Parc photovoltaïque au sol en milieu naturelAprès chaque feu de forêt, on entend invariablement certains porteurs de projets photovoltaïques, en particulier ceux dont les projets ont fait l’objet d’un recours ou sont suspendus à une dérogation pour la destruction d’espèces protégées, entonner un refrain désormais bien connu: “bon, maintenant que la biodiversité a été détruite par le feu, pourquoi nous empêcher d’agir alors qu’il n’y a plus rien à protéger ?”. Ils sont souvent rejoints, malheureusement, par certains élus des communes et communautés de communes concernées, plus alléchés par la manne financière que par la protection de l’environnement.
 
Pourtant, il faut le rappeler, la doctrine de l’Etat (pour le moment) est qu’un espace à vocation naturelle, agricole ou forestière garde cette vocation même après le passage d’un incendie dévastateur. Pour autant, le fait que des boisements anciens aient pu être détruits par le feu réduit la nécessité de demander certaines autorisations, notamment en matière de déboisement, et peut faciliter l’obtention des autorisations. Il existe donc un vrai risque de voir les forêts brûlées remplacées par des panneaux photovoltaïques, et ce risque ne fait que s’accroître dans le contexte actuel de destruction active du droit de l’environnement.

" LES INCENDIES SONT LIÉS AU CHANGEMENT CLIMATIQUE DONC ON NE PEUT RIEN Y FAIRE "

FAUX

Le réchauffement climatique est un moyen commode pour les décideurs de se disculper ou de masquer leur imprévoyance. Comme nous l’avons vu, les incendies ne sont pas dus uniquement au changement climatique, mais avant tout à l’extension de l’urbanisation et des activités humaines dans les zones à risque, à l’évolution de l’agriculture, à la déprise pastorale et à la fermeture du paysage, à des facteurs macroéconomiques, et au manque de politiques de prévention. Si le changement climatique est un facteur aggravant important sur lequel nous avons peu de prise à l’échelon local, nous pouvons agir sur les autres facteurs de risque.

Hérisson avec un porte-voixPlutôt que s’inventer des boucs émissaires, nous préconisons :

  • en termes de prévention, de renforcer les moyens de sensibilisation, d’éducation et de répression déployés qui ne sont pas au niveau nécessaire. Dans le cadre de la révision de la stratégie nationale pour la prévention et la lutte contre les feux de forêt, il a été récemment constaté que les actions prévues par les plans départementaux ne sont que très partiellement mises en œuvre. Si l’on compare à d’autres domaines (sécurité routière, santé) nous sommes capables de beaucoup mieux en matière de campagnes de prévention.
  • en termes de moyens de lutte : le report du renouvellement des moyens aériens, motivé par des raisons budgétaires, est un choix risqué et irresponsable. Nous ne sommes pas équipés aujourd’hui pour faire face à l’éventualité de plusieurs grands feux simultanés, alors que la probabilité d’un tel scénario s’accroît significativement. Les moyens de lutte devraient être dimensionnés en fonction du risque et non des priorités budgétaires du moment.
  • en termes d’aménagement des forêts : nous recommandons de mettre à jour les PDPFCI (Plans Départementaux de Protection des Forêts Contre l’Incendie) avec des données actualisées car ils reposent parfois sur des données obsolètes datant de 20 ou 30 ans ; nous préconisons également de rédiger des Plans d’Aménagement des Forêts contre l’Incendie (PAFI) pour les nombreux massifs forestiers méditerranéens qui n’en disposent pas encore ;
  • en termes de sylviculture : nous préconisons (1) de promouvoir des techniques plus modernes comme la sylviculture mélangée à couvert continu, (2) de réintégrer le pastoralisme dans la gestion forestière, de manière encadrée et raisonnée, (3) de reboiser de manière raisonnée, en limitant l’interventionnisme émotionnel, en privilégiant la régénération naturelle et en ne plantant que dans des situations particulières qui le nécessitent réellement avec des essences adaptées au futur.
  • en termes d’urbanisme : nous préconisons de lutter contre l’urbanisation effrénée et diffuse, qui augmente le risque de départ d’incendie, complique la tâche des secours et le risque de dégâts. A cette fin, nous proposons de : généraliser les Plans de Prévention des Risques d’Incendie de Forêt (PPRIF) qui garantissent la prise en compte des risques d’incendie de forêt dans l’aménagement du territoire (documents d’urbanisme), notamment lors de la délivrance des permis de construire ; nous préconisons également d’aller plus loin que les OLD en travaillant activement les interfaces forêt-habitat (zones tampons autour des agglomérations) et en se donnant les moyens d’atteindre l’objectif Zéro Artificialisation Nette (ZAN).
  • en termes d’économie : nous préconisons de s’attaquer aux vraies causes de la déprise agricole, comme le capitalisme néolibéral, qui détruit les emplois agricoles et donc la présence humaine dans les espaces ruraux, et crée une concurrence déloyale avec des pays qui appliquent des normes sociales et environnementales moins-disantes. Il est illusoire de faire face à l’augmentation du risque incendie dans le paradigme économique actuel, qui est très défavorable au maintien des petites exploitations en secteurs difficiles, ainsi qu’au pastoralisme.
  • en termes de transition énergétique : nous préconisons de proscrire les parcs photovoltaïques au sol en milieu naturel, qui – entre autres désagréments – augmentent le risque de départs de feux dans des secteurs à haut risque.

Liens utiles en période de risque

France Nature Environnement Occitanie Méditerranée

Fédération Territoriale d’Associations pour la Préservation de la Nature et de l’Environnement

39 rue Jean Giroux – 34080 Montpellier

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